Tu vois une pomme quand on te dit « pomme » ? Rouge, brillante, posée sur une table ? Ou rien du tout, juste le mot qui résonne ?
Pour beaucoup, visualiser mentalement est un réflexe. On « voit dans sa tête » une scène, un souvenir, un mot. Mais pour d’autres, ce n’est pas le cas. Leur esprit reste noir, comme un écran éteint. Ce phénomène a un nom : l’aphantasie. Et il a des conséquences bien réelles sur les apprentissages.
Dans cet article, je t’emmène explorer les images mentales, comprendre ce qu’il se passe quand elles sont absentes, et découvrir comment adapter ta pédagogie pour rendre l’école plus inclusive. Parce qu’en orthopédagogie, c’est souvent ce qu’on ne voit pas qui mérite le plus d’attention.

Qu’est-ce qu’une image mentale ?
On parle d’image mentale quand tu arrives à évoquer dans ton esprit une scène, un objet ou une action sans qu’ils soient présents physiquement. C’est comme si tu projetais un film dans ta tête.
Ce que disent les neurosciences
Du point de vue des neurosciences cognitives, faire apparaître une image mentale active des zones cérébrales similaires à celles engagées lors de la perception réelle. Notamment :
- Les aires visuelles (même si rien n’est physiquement vu)
- Le cortex associatif, qui relie informations sensorielles, souvenirs et concepts
- La mémoire de travail, qui permet de manipuler mentalement des informations
Ces images internes jouent un rôle clé dans les apprentissages : mémoriser une orthographe, se représenter une scène de lecture, anticiper un déplacement dans l’espace, résoudre un problème mathématique…
Mais alors, que se passe-t-il quand ce mécanisme ne fonctionne pas ?
Quand cette image mentale n’existe pas
Certaines personnes ne génèrent aucune image mentale. Aucune. Ce phénomène s’appelle l’aphantasie. Il ne s’agit pas d’un trouble psychologique, mais d’une différence neurologique, encore peu connue et souvent incomprise.
Aphantasie : une autre manière de penser
Les personnes avec aphantasie peuvent parfaitement comprendre une description, reconnaître des objets, mémoriser… mais elles ne « voient » rien intérieurement. C’est comme si leur esprit restait opaque, même en essayant très fort de visualiser.
L’aphantasie peut être :
- Totale : aucune image n’est produite
- Partielle : des images floues ou très fugaces
- Spécifique : certaines modalités sont absentes (ex. : pas d’images visuelles mais des sons mentaux)
Ce n’est ni une pathologie, ni une déficience. Mais une autre manière d’accéder à l’information.
👉 Je me souviens d’un jeune que j’accompagnais. Quand je lui proposais un exercice de visualisation pour mémoriser un mot, il me regardait, perplexe : “Mais je ne vois rien, moi !” Ce n’est qu’en explorant son fonctionnement qu’on a mis un mot sur cette singularité. Il s’est senti profondément soulagé.
Quels impacts à l’école ?
L’école, souvent, repose sur l’implicite de la visualisation. Sans image mentale, certains élèves peuvent se sentir en décalage, voire en échec, sans qu’on en comprenne la raison.
Les apprentissages concernés
- Lecture : difficulté à se représenter les scènes, les personnages
- Orthographe : mémorisation visuelle limitée
- Compréhension : en particulier des consignes abstraites
- Orientation spatiale : se repérer, anticiper un trajet mentalement
- Mémoire : manque de “support visuel intérieur” pour retenir
Malentendus pédagogiques
Ces élèves peuvent être perçus comme :
- “dans la lune”
- “peu concentrés”
- “sans imagination”
Alors qu’ils mobilisent en réalité d’autres stratégies cognitives, souvent moins visibles.
Et quand l’élève sent qu’il ne fait “pas comme les autres” ? L’estime de soi vacille. La motivation aussi. L’isolement guette.
Comment accompagner autrement ?
Heureusement, il existe des stratégies pédagogiques efficaces pour soutenir les élèves sans image mentale… et enrichir ta pratique pour tous.
Diversifier les canaux d’apprentissage
- Auditif : verbaliser, faire entendre, raconter
- Kinesthésique : manipuler, bouger, toucher
- Verbal : décrire à haute voix ce qu’on ne voit pas
Soutenir par l’environnement
- Utiliser des supports visuels concrets (schémas, cartes, images)
- Encourager les manipulations pour ancrer les concepts
- Proposer des visualisations guidées (avec des mots, des gestes, des supports), même si l’image ne se forme pas spontanément
Repenser la norme
- Ne pas chercher à “corriger” l’aphantasie, mais à l’intégrer comme une variation du fonctionnement cognitif
- Valoriser d’autres formes d’intelligence et de créativité
L’enjeu est double : adapter sans stigmatiser, personnaliser sans exclure. C’est tout l’art de la pédagogie différenciée et de l’accompagnement personnalisé.

Et si on apprenait aussi à enseigner sans image mentale ?
Rendre visibles les invisibles, c’est ça, le cœur de l’orthopédagogie. C’est reconnaître que derrière chaque difficulté se cache une logique, une manière de penser, un monde intérieur singulier.
Alors oui, peut-être que certains cerveaux n’imaginent rien.
Mais ils comprennent autrement. Apprennent autrement. Réussissent autrement.
Et si on osait interroger nos automatismes pédagogiques ? Si on ouvrait l’espace à toutes les façons d’apprendre ? C’est ainsi que l’école devient vraiment inclusive.
✨ Et toi, comment prends-tu en compte l’invisible dans ta pratique ?